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1985, l’année écarlate

En pleine scénographie médiatico-politico-médicale du COVID-19, il est troublant de constater que 40 ans plus tôt, le monde faisait également face à une pandémie mondiale inconnue. Surnommé « Le Monstre », le SIDA, était une catastrophe sanitaire contemporaine, qui a disséminé des millions d’individus à travers la planète. Encore aujourd’hui, cette vague infectieuse contamine de nombreuses victimes. 2 Millions de nouveaux cas séropositifs sont dépistés chaque année, dans le monde. A travers son ouvrage, « Une histoire de sang contaminé, les disparus des années écarlates » le Docteur Méda SEDDIK, livre un témoignage bouleversant, sur la genèse de l’épidémie et la façon dont les hémophiles et transfusés ont été touchés de plein fouet. En plein scandale du sang contaminé, la France a alors joué un rôle essentiel, en étant la première nation au monde à découvrir le virus du HIV. Sujet toujours sensible et d’actualité, nous avons prévu de rencontrer le Dr Méda SEDDIK entre le 2ème et 3ème confinement, à Paris. En attendant, nous vous invitons à découvrir son bouleversant roman…

Par Estelle GUEÏ

 

 

Genèse d’un scandale sanitaire

 

Le second roman du docteur Méda SEDDIK sur l’affaire du sang contaminé

Alors étudiant en médecine, enchaînant les heures de garde, nuits blanches dans les cliniques privées et petits boulots, le jeune Méda SEDDIK, se voit offrir un poste de chercheur au Centre National de Transfusion Sanguine (CNTS), à Paris. Sous l’égide du professeur REILOUS, il travaille sur les plaquettes, sortes de petites cellules de sang permettant de stopper les saignements. A partir de ces plaquettes, des produits pour diverses maladies, dont l’hémophilie, sont élaborés. Pour cela, l’établissement accueille des donneurs de sang bénévoles régulièrement. Jusqu’au jour où le jeune docteur, s’occupant d’enfants hémophiles, remarque avec stupéfaction, que le virus de l’hépatite B apparait chez certains donneurs et malades. Après avoir enquêté, il consulte un ami étudiant en gastro-entérologie dont le chef de service est un ponte des maladies hépatiques. Le constat est sans appel : tant que le vaccin n’est pas au point, le risque pour les transfusés est considérable. Le piège se referme, tandis que le lecteur vit la chronologie du drame des hémophiles, infectés par le virus du SIDA.

Nous sommes alors en 1985 et cela fait à peine 4 ans que la maladie est apparue à Los Angeles, puis en France. Triste ironie du sort, alors que la France fut pionnière en matière de recherche sur la pathologie, elle fut aussi l’instrument de plusieurs milliers de victimes contaminées. En effet, la distribution de produits sanguins contenant le virus du SIDA à de nombreux pays, dont ceux du sud en particulier, provoquèrent des vagues de contaminations.

Lorsque le scandale de « l’affaire du sang contaminé » éclata, il n’y eu pas un seul jour sans que les médias, ne relaient,

Caricature de Jiho

tel un « show », une réalité tragique, où les gens « crevaient seuls dans leurs appartements », comme l’expliquera une activiste d’Act-Up, ayant vécu les premières années de la déferlante écarlate.

Sans honte et sans scrupule, les victimes étaient prises en otage, dans un cirque médiatico-politique. Alors que les professionnels de santé s’activaient pour « stopper l’hémorragie », les enfants hémophiles décédaient par millier dans les hôpitaux. « Victimes innocentes exterminées » comme le rappel le préfacier du livre, le Dr Garret BERGMAN. Nombre d’archives témoignent d’histoires bouleversantes. A l’image de ce nouveau-né, venu au monde le 1er juillet 1985 avec une détresse respiratoire néonatale, nécessitant une ventilation assistée et plusieurs transfusions. Elles seront effectuées avec du sang venant du centre de Dijon…L’enfant décèdera le 21 novembre 1988, à l’âge de trois ans et quatre mois.

 

Les hémophiles et transfusés en ligne de mire

En effet, au cœur du scandale du sang contaminé, les hémophiles et transfusés furent les 1ers en ligne de mire. Le monde entier découvrit avec horreur l’insouciance avec laquelle l’épidémie fut appréhendée en France.

Alors que le virus du sida se propage à toute vitesse en France, les autorités laissent des lots de produits sanguin contaminés en circulation. Il faut écouler les stocks du pays, répondre aux impératifs économiques !

De nombreuses questions furent évoquées sur la responsabilité des autorités :

  • Pourquoi ne pas avoir rappelé les lots de sang non chauffés (technique qui permettait d’inactiver le VIH) ?
  • Comment expliquer que les donneurs de sang n’aient pas été sélectionnés ?
  • Pourquoi collecter du sang dans les lieux à risque comme les prisons ?
  • Qui savait ?
  • Qui a laissé faire ?

La suite des événements donneront raison aux victimes convaincues de la responsabilité du gouvernement de l’époque, qui était informé des risques, comme le révélera la journaliste Anne-Marie Casteret.

 

 

Une actualité sanitaire

Le Dr Méda SEDDIK s’occupait des hémophiles au CNTS lors de l’affaire du sang contaminé en 1985

Dans cette autobiographie romancée, le héros nous explique sa révolte et comment, « boule au ventre », il se rend sur le terrain, au contact des malades, qui ne comprennent pas le mal qui les assaille !

Ainsi le lecteur prend conscience de la perception de la pathologie par les proches des victimes : « Le SIDA c’est partout, pour tout le monde, mais pas ici ! Non, ça ne peut pas exister chez nous …pas dans notre village ! Les Parisiens, les Américains, les Africains, les Haïtiens, les homos, les drogués, eux peut-être, mais pas ici ! Ici on ne pratique pas ces choses-là ! ». Tout un amalgame de réalités tronquées et de préjugés, qui rendent la réaction des proches virulente ou les confortent dans le déni de la maladie.

L’auteur-narrateur nous plonge avec une lucidité implacable, dans l’envers de ce sombre théâtre, qui traumatise encore les générations ayant vécu ce qu’on appelait alors, « le cancer gay ». De nombreux films (Tout sur ma mère, Philadephia, Dallas Buyers Club, Liberace…) et livres (On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, Chroniques de San Francisco, Nos années SIDA…) relateront des décennies de liberté sexuelle, avant l’émergence d’une nouvelle maladie sexuellement transmissible.

Écrit dans un sentiment d’urgence, ce livre dépeint une tragédie, avec en toile de fond une société tétanisée et des relations humaines paralysées par le scandale sanitaire du sang contaminé. L’auteur ne tombe pas dans l’écueil du livre à charge ou du misérabilisme. Méda SEDDIK, nous offre un livre nécessaire, qui décrypte avec brio un système médical, où les certitudes scientifiques ont échouées. Un sujet littéraire faisant écho à la pandémie mondiale que nous vivons, à l’heure des tests PCR, biologie moléculaire et vaccin contre le virus Covid-19…

 

 

Que sont devenues les victimes ?

 Grâce à la journaliste Anne-Marie Casteret qui a révélé que des lots de sang contaminé ont été sciemment écoulés par le Centre national de transfusion sanguine (CNTS), les victimes réagissent. Elles accusent alors les autorités d’avoir laissé écouler, jusqu’en octobre 1985, des produits sanguins tous potentiellement contaminés. 2 anciens ministres et ex-Premier ministre, seront incriminés pour n’avoir pas veillé à l’application de directives écartant les donneurs à risque et n’ayant pas fait respecter le protocole visant à chauffer le sang pour inactiver le virus.

Les activistes de l’association Act-Up dénoncent le scandale sanitaire du sang contaminé

L’AFP rapportera que dès le premier jour du procès, des victimes s’en prennent violemment aux deux anciens ministres et l’ex-Premier ministre, en comparant l’affaire du sang contaminé à l’holocauste. “Ignorer l’urgence du Sida en 1985, c’est comme dire qu’on ignorait les camps de concentration en 1945”, martèle la mère d’un petit garçon transfusé à la naissance, et décédé à 5 ans. Une autre victime, en fauteuil roulant, Sylvie Rouy, 35 ans, accusera les prévenus de “crime”.

Le 9 février 1999 restera une date dans les annales de la Ve République, puisque pour la première fois trois anciens ministres auront été jugés pour des crimes ou délits, commis dans l’exercice de leurs fonctions, dans l’affaire du sang contaminé. Un mois plus tard, Laurent Fabius et Georgina Dufoix seront finalement relaxés, tandis qu’Edmond Hervé sera condamné, mais dispensé de peine.

Selon Edmond-Luc Henry, ancien président de l’Association Française des Hémophiles, 1.350 hémophiles ont été

Le Président François MITTERAND et le Premier-ministre Laurent FABIUS

contaminés et 1.000 sont décédés.

Le 31 décembre 1991, la loi d’indemnisation sera votée pour créer un fonds assurant « l’indemnisation intégrale des victimes ». Ces dernières devront prouver qu’elles ont reçu une transfusion et qu’elles sont séropositives. Près de 4 000 victimes auront pu en bénéficier…

 

 

 

Qui est le Dr Méda SEDDIK ?

L’auteur et docteur, Méda SEDDIK en séance de dédicaces

Fils d’ouvrier portuaire et d’une mère femme au foyer, Méda Seddik est un enfant d’immigrés qui a grandi dans le quartier de Bléville, au Havre. Il est le 4ème d’une fratrie de neuf frères et sœurs. Après des études de médecine, il se spécialisera en hématologie et en cancérologie. Il aura pour professeurs Jean BERNARD, Georges MATHE et Léon SCHWARTZENBERG.

Ses débuts se feront au Centre National de Transfusion Sanguine de Paris, où rencontre le Dr Jean Pierre Allain qui lui proposera de s’intéresser à l’hémophilie. Durant plusieurs années, il se consacrera à soigner les enfants atteints de cette maladie. Le scandale du sang contaminé qui entraîna le décès de nombreuses victimes le dissuadera de poursuivre sa vocation.

Depuis plusieurs années, Méda SEDDIK vit en Guadeloupe. Il exerce encore son métier de façon intermittente en établissements public et privé, tout en assurant des chroniques radio. « Une histoire de sang contaminé, les disparus des années écarlates » est son second roman, publié aux éditions Les impliqués, en septembre 2019, 20 €