Livre : Sénèque, Le Temps à Soi
La Nature nous a attribué l’esprit de curiosité
Écrit 4 ans avant la mort du philosophe Sénèque, à partir de 62 de notre ère, « Le Temps à Soi » est un petit chef-d’œuvre de la littérature philosophique. L’auteur démontre que de la contemplation de la nature naît l’action et l’épanouissement de l’homme, loin de l’agitation des affaires publiques.
Par Estelle GUEÏ
Lundi 26 Janvier 2026
Un training autogène
Comment acquérir un détachement absolu et retrouver le sens de son statut dans le Monde ? C’est par ces questionnements intérieurs que le philosophe Sénèque entraîne ses disciples dans un entraînement quotidien sous forme d’ascèse. Une thérapeutique des affects qui convertit l’âme en la reliant à la Nature, à un grand tout universel. Ce changement se produit à l’aide de différentes étapes d’apprentissage :
- La recherche
- L’examen
- La lecture
- L’écoute
- L’attention
- La maîtrise de l’âme
- L’indifférence aux choses indifférentes

Comment acquérir un détachement absolu et retrouver le sens de son statut dans le Monde ?
Dans les faits, la philosophie de Sénèque, semblable à une cure spirituelle, vise à l’eudémonisme et à la vie libre. C’est-à-dire de vivre hors de notre propre individualité, en ayant conscience d’un cosmos intelligent auquel nous appartenons, et en limitant nos désirs aux seuls objets qui dépendent de nous.
En outre, selon Sénèque « le sage ne peut être atteint ni par l’injustice ni par les insultes. » Il se montre ainsi impassible face aux calomnies. D’où le Stoïcisme qui rejoint sur ce point les Épicuriens : le sage ne peut être touché par la critique.
La non-vengeance est donc une réponse qui désamorce l’outrage et désarçonne l’insulteur.

Portrait du philosophe Sénèque, exaltateur des architectures divines
L’art d’être autosuffisant et maître de soi
« J’ai tous mes biens avec moi ». Armé de sa sagesse et de ses vertus, Sénèque prône la constance pour atteindre la maîtrise de soi-même. De la constance naît le courage, l’impassibilité et l’autosuffisance. Des qualités préservées dans une sorte de forteresse, qui permet au sage de se distancier de la peur, de prendre de la hauteur face au monde, d’être inébranlable dans ses jugements et toujours cohérent dans ses actes.
Ainsi la constance permet de lutter contre le manque d’objectivité des jugements, de se détacher du mal et de la douleur.
A contrario, lorsqu’un événement qui ne dépend pas de nous, nous affecte, alors nous plongeons dans une irrationalité émotionnelle. Or, si nous faisons preuve de constance, notre capacité à bien prendre les coups du sort nous rendra plus serein.
En effet, car accepter les revers de fortune est une vertu qui distingue le sage de l’insensé, qui face à l’injustice, à la calomnie, développera des sentiments confus de crainte, peur, colère ou de chagrin. Donc, comme nous le rappelle Sénèque : « La constance est la garantie absolue de la sérénité intérieure ». C’est l’antidote contre l’agitation.

Le fondateur du stoïcisme, Zénon de Kition, philosophe grec né vers 334 av. J.-C.
A l’opposé, l’homme qui suit ses pulsions ou son instinct, s’expose perpétuellement à muer, à rechercher le changement à tout prix, au risque de s’étioler, d’être insatisfait. Donc malheureux.
Contrairement à ce qu’imaginaient les instinctifs, le changement n’est pas un remède, car il ne fait qu’empirer le mal-être.
A ces comportements agités, Sénèque propose une discipline de fer : « Etiam si premeris et infesta ui urgere, cedere tamen turpe est : adsignaturm a natura locum tuere » (*Même si on est serré de près et écrasé sous la violence ennemie, céder est néanmoins une honte, tu dois conserver le poste que t’a assigné la Nature).
En agissant ainsi, l’homme sage défend dans l’adversité son statut de « citoyen du cosmsos » et de « soldat de la Providence ». Au-delà de la blessure physique et du retentissement moral, le sage devra apprendre à désirer son sort s’il ne veut pas être condamné à s’en plaindre. Donc l’autodiscipline du sage est un instinct de conservation l’obligeant à accorder son désir avec la volonté naturelle au quotidien.
Pour résumer, la vie du progressant de l’école de Sénèque et de Zénon de Kition est un continuel exercice d’habituation à l’injustice. Évoluant sur un constant fil du rasoir, le sage stoïcien trouvera ainsi son équilibre dans la constance.
Trois règles devront être arrimées à l’esprit du sage tout au long de sa vie :
- La constance est un instrument d’auto-conservation et de survie, elle rend persévérant et conscient d’une Providence rationnelle.
- L’homme doit avoir la sagesse de ne pas tout compliquer car ce serait la condition expresse de son malheur.
- Considérer les coups du sort comme un enrichissement, autant qu’une mise à l’épreuve.
Alors, c’est au prix d’une discipline de fer que l’individu atteindra la liberté, l’équilibre intérieur et la sagesse, pour vivre une vie alignée et épanouie !
Sénèque : Le temps à soi Éditions Payot & Rivages 159 pages 7€