Livre : Dormir avec ceux qu’on aime
Aimer ou déssaimer
Prix Goncourt avec Alabama Song (2007), Gilles Leroy offre aux lecteurs un roman d’amour et d’errance vertigineux. La peur d’aimer, sera-t-elle terrassée face à l’amour juvénile que porte le jeune rocker de Bucarest, Marian, à l’écrivain quinquagénaire ? Parce que « l’amour n’est pas un roman facile », dormir avec ceux qu’on aime, nous pose un dilemme : est-il possible d’aimer ou faut-il y renoncer ?
Par Estelle GUEÏ
Samedi 15 Mai 2026
La solitude des grandes villes et ses figures
Loin d’être linéaire, Dormir avec ceux qu’on aime est écrit sous forme de fragments, de pièces de puzzles éparses qui surviennent dans l’esprit du narrateur au gré de ses pensées, souvenirs, voyages et rencontres. Ce livre diffuse quelque chose de lumineux et d’intelligent. De la première à la dernière page, on est happé dans l’univers de l’auteur aux mille et une vies.
Si André Gide écrivait : « Seul, je ne sais jouir de rien », tout l’être sensuel de Gilles Leroy est « occupé par l’absent ». Ayant pour seuls ports d’attache sa chienne et ses livres, abandonnés dans son petit village français de Champsecret, Gilles parcourt le monde entier pour assurer la promotion de ses livres depuis des décennies. Seul.
Amsterdam, Budapest, Prague, Argentine, Roumanie, Espagne…L’auteur nous fait voyager dans les méandres de ses souvenirs amoureux enchevêtrés de rencontres improbables, de coups de cœur, d’amours faciles, fugaces, désœuvrés.
Ainsi, ayant pour fil rouge la solitude des grandes villes, Gilles Leroy, tisse une galerie de personnages attachants, qui, à travers leurs propres anecdotes partagées avec l’auteur au cours de ses pérégrinations, le lecteur découvre aussi l’histoire de leurs pays. Comme lorsque Stella, l’ancienne gouvernante du couple de dictateurs roumains, les Ceaușescu,raconte comment leur fils cadet préféré, beau comme un Apollon, un ange blond, se maria à une « mystérieuse créature »à la pomme d’Adam cachée sous un foulard de soie. À l’aube de la chute du régime dictatorial, le couple faustien se suicida d’une balle dans la tête dans leur lit aux amours interdits.

Le couple de dictateurs roumains sanguinaires, les Ceaușescu, au peloton d’exécution
Lorsque la grande Histoire se mêle à la petite histoire, cela donne aussi de jolies histoires à l’instar de celle de « la petite fiancée d’Argentine », María Eva Duarte de Perón, « une actrice légère devenue femme d’État ».

María Eva Duarte et Juan Perón
Gilles Leroy à partir de son sentiment de solitude, dépeint ainsi le quotidien de personnages aussi bien célèbres, que celui d’inconnus aux vies héroïques, telle la solitude de Rebecca, grande intellectuelle et esthète, issue de la haute société juive de Mitteleuropa, rescapée des camps de la mort, devenue médecin oncologue et pédiatre. Durant plus de 40 ans, elle vouera sa vie à accompagner les enfants victimes de cancers. Des destins brisés, des vies désabusées se profilent sous la plume de Gilles Leroy. Que ce soit Doris, l’employée de maison qui s’interroge sur le besoin d’avoir un homme et des enfants ou pas. Ou encore, Geoffrey, serveur homosexuel esseulé et désabusé du bar le Dorrego, à Bucarest.
Ce trentenaire gay abonné aux relations tarifées, se prépare au moment où « il faudra payer » face à l’épreuve du temps et de l’humiliation… Mais est-ce cela l’amour ? Faut-il payer pour vibrer ? Pour retrouver une certaine forme de vérité ?
Geoffrey confiera à l’auteur, Gilles Leroy, ne plus croire en l’amour : « Il t’aime. Il a encore les couilles d’aimer » !

L’amour véritable ne connaît aucunes frontières
Comment aimer et être aimé.e ?
Alors comment réagira notre héros, lorsque l’amour apparaîtra à nouveau à ce quinquagénaire désabusé, solitaire, au cœur blessé, à force de désillusions amoureuses ? C’est sous les traits du jeune homme de 25 ans, Marian, assistant libraire, future rock star, un garçon sensible, sans préjugés, pas encore abimé par la vie, pétri de bonté et qui a grandi sans figure maternelle, que l’auteur frémira à nouveau. Mais est-ce suffisant ?
Seulement, même si Marian est un « garçon ivre et amoureux », Gilles Leroy est effrayé par ses propres émotions, sentiments. Impossible pour lui de lâcher-prise, même sous les flèches de Cupidon. Ses névroses, la différence d’âge, la peur d’être abandonné à nouveau, le confort des habitudes mortifères, auront-ils raison de cet amour naissant, lui redonnant mystérieusement ses 16 ans ?

L’amour, une fontaine de jouvence ?
Avec une écriture pleine de poésie, de sensibilité, de style littéraire et de symboliques, l’auteur se confie sans fard au lecteur, qui se fait confident de ses errances amoureuses et voyageuses. Notamment sur ses sentiments ambigus : « Ce n’est pas une intuition, cette fois-ci, mais une forme de vertige. Comme sauter dans le grand bain sans les brassards, ou bien le contraire, plonger la tête la première dans la piscine vidée ». Gilles Leroy serait-il un Évitant qui s’ignore ? Il se confesse alors : « Je suffoque de la peur d’avoir trouvé ce que je cherchais », mais en même temps s’émerveille que quelqu’un sur terre puisse tenir à lui….
Jusqu’à la dernière page, une question nous taraude : par égoïsme, tuera-t-il dans l’œuf cette histoire d’amour, comme dans la chanson de Serge Gainsbourg, « Sorry Angel », « Je t’ai suicidé mon amour ».
Outre les thèmes du temps qui passe, de la solitude, de la peur d’aimer, de l’attachement amoureux évitant, l’homosexualité, le rapport à la célébrité, mais aussi les femmes de dictateurs et la liberté des peuples (et donc des individus), le temps joue un rôle à part entière dans ce roman saisissant.
Ce roman possède plusieurs niveaux de lecture, le rendant universel et intemporel. A l’image des dieux Chronos et Thanatos.
Le thème du temps incarné par les dieux Chronos et Thanatos, très présents dans le roman de Gilles Leroy
Bien que certains passages semblent décousus, cela fait partie du charme du roman de Gilles Leroy.
Entre ellipses narratives, flash-backs, la temporalité se perd et transporte le lecteur vers un ailleurs… L’immerge presque aux tréfonds de lui-même…
Cette lecture m’a même donné le tournis. C’est dire combien nous avons besoin de poésie dans nos vies
Comment définir le style de Gilles Leroy qui dissèque sans concession le sentiment amoureux ? Sa narration émaillée de répétions volontaires de mots ou d’allitérations, sublime ses peurs, ses angoisses et frémissements émotionnels.
Sous sa plume d’écrivain, nous vibrons et espérons le grand amour. Deux signatures me viennent soudainement à l’esprit : celle de l’énigmatique Virginia Woolf et celle de James Joyce. Ce qu’on appelle le style de flux de conscience, ou cette capacité incroyable que possèdent ces écrivains de partager, de transmettre le point de vue cognitif d’un individu, en transmettant l’équivalent écrit du processus de la pensée. Une merveille intellectuelle ! Un bijou poétique !

La romancière féministe, Virginia Woolf, adepte du style de flux de conscience
Comme écrit en prose, « Dormir avec ceux qu’on aime » distille des passages poétiques merveilleux, avec ces jeux de répétitions pour accompagner les émotions les plus intimes sans vulgarité. Comme transcendées, on vit alors l’immense sentiment de solitude, les chagrins et les doutes des différentes protagonistes.
La grande misère humaine serait-elle de vivre sans amour ? Car c’est dans l’altérité que l’on se découvre, éprouve des émotions et apprécie de vivre pleinement !
Enfin, le statut des écrivains est aussi disséqué dans ce roman troublant. Comme dans le livre de Duras « Écrire », l’auteur par le biais d’un personnage, s’interroge, crée même des dialogues imaginaires :
-Pourquoi écrivez-vous ? Pourquoi passer sa vie à ça ? et l’auteur de répondre : « J’avais ton âge, Lambert, ton âge exactement, lorsque j’ai compris : c’est dans le roman qu’est la vérité. Et c’est dans cette vérité-là que j’ai décidé de vivre. »
Bref. Ce livre m’a fait un bien fou et c’est la raison pour laquelle j’ai envie de vous le partager aujourd’hui Chère ou Cher Internaute ❤️

Un roman qui interroge sur les différentes formes d’amour par Gilles Leroy
